Rue Daguerre, 14e, Paris


Rue Daguerre, 14e, Paris

Rue Daguerre, 14e, Paris


Rue Daguerre, un dimanche matin

par Gérard Therrien

La porte de l’hôtel parisien où je réside claque derrière moi, le temps n’est pas plus frais dehors qu’à l’intérieur. Immobile, j’observe le parc devant moi où flânent une dizaine de personnes ; un chien court sans engouement. Les choses se meuvent au ralenti, la circulation est quasi inexistante.

Le ciel s’est vidé de ses nuages il y a presque une semaine, depuis, il s’est teinté d’un bleu éclatant sans nuance et n’a pas dérogé à cette couleur. Sixième journée de suite à se métamorphoser en record caniculaire. Un merveilleux paradis pour les amants de la chaleur et un enfer de la pire espèce pour les autres. Paris ruisselle de sueur. À peine neuf heures et, déjà, j’ai l’impression que ma douche remonte à plusieurs jours. Un vent léger, enveloppant, ouaté, collant, graisse mon épiderme au passage, ce qui est loin de m’être charmant.

Je déambule sur l’avenue du Maine à la recherche d’un endroit où prendre mon petit-déjeuner. J’arrive à l’angle de la rue Daguerre, une artère piétonnière comme je les aime et qui, en plus, raconte son histoire sans ambages, du vrai, du tout cru, du type à n’appartenir qu’aux urbains locaux. Cette rue est achalandée pour une heure aussi matinale, je m’y engage, assuré d’y dénicher un endroit où me restaurer.

Devant la fromagerie, les pierres rugueuses du macadam viennent d’être nettoyées à grands coups de boyau d’arrosage et scintillent au soleil. Il s’en dégage des effluences de terre humide qui disparaîtront dès que l’eau se sera évaporée. Les personnes que je croise sont détendues, les femmes sont délicieuses dans leurs tenues dictées par le temps. J’en suis à ces observations quand un sans-abri m’accoste :

— Un peu d’argent, monsieur, s’il vous plaît.

Bouille arrondie, mine sympathique, il  me fait si bel effet que je tire de ma poche la monnaie qui y est et la lui donne. Je poursuis ma quête, le trottoir sur le point de s’enflammer chauffe la semelle de mes godasses.

Des échoppes aux vieilles devantures de bois s’alignent des deux côtés de la rue, indifférentes, elles transpirent leur passé ; elles auraient su tenir Balzac occupé à les décrire pendant un siècle. Les gens progressent avec lenteur.

Enfin un estaminet : Le général piteux. J’opte pour la terrasse, qu’importe la chaleur, c’est pire à l’intérieur ; l’auvent me protégera du soleil, de toute façon l’établissement n’est pas climatisé. Je deviens propriétaire pour les deux prochaines heures d’une rudimentaire table ronde ; je m’assieds, le dos à la vitrine, je déplie mon journal que j’ai acheté plus tôt et je fais signe au serveur.

Un espresso, un croissant et une Badoit prennent place devant moi ; alors, j’examine les passants, en tentant d’imaginer l’histoire que chacun trimbale. Rien d’autre à faire, sinon respirer et profiter de la vie, quelle agréable sensation !

L’esprit vagabond, je rêve aux temps où des chevaliers déambulaient dans ces anciennes venelles de la cité ; les auberges, les écuries. J’ai une pensée pour la cour des Miracles… Ah, que j’aurais aimé connaître cette époque !

De mon poste d’observation, je vois une dizaine de personnes faire la queue devant la pâtisserie, elles veulent leurs gâteries du dimanche matin. À la fruiterie située à quelques mètres plus loin, les résidents s’arrêtent, en bon voisinage, ils jasent de tout, de rien, de dimancheries, quoi ! Ils tâtent du fruit, ils évaluent le légume. Je m’accroche à une dame âgée au joli chignon qui s’obstine dans son opinion, on sent qu’elle en a après les prix qui, à son avis, sont scandaleusement déraisonnables. Le commis en gesticulant donne l’impression de chasser quelques mouches récalcitrantes : il tente de rallier la cliente à son point de vue. De guerre lasse, il se tait, c’est qu’il parait la connaître, cette dure acheteuse, cela doit être son habituelle manière de mener ses affaires. Un vieil homme traîné par son chien s’amène du bout de la rue, je me questionne : qui mène l’autre ?

En quinze minutes, la terrasse est bondée. Le propriétaire de la fromagerie d’en face traverse la chaussée d’un pas décidé et vient vers moi :

— Je peux m’asseoir ? me demande-t-il avec son fort accent parisien.

— Mais oui, faites, mon ami.

— Simon ! Remets ça pour monsieur et sers-moi un pastis, ordonne le gros commerçant.

Un Ricard à une heure aussi matinale, décidément ces Français…

Il fronce ses sourcils et s’enquiert :

— Vous n’êtes pas français vous, je l’ai reconnu à votre accent !

Nous avons conversé pendant une demi-heure, puis il m’a invité à visiter son étal, m’expliquant la provenance de ses produits. Nous nous sommes quittés en échangeant nos adresses électroniques et en nous promettant que nous nous reverrions lors de mon prochain voyage à Paris, je repartais le soir même pour Montréal.

Les amitiés gratuites, sans engagement, se nouent si facilement quand on ne s’y attend pas, surtout le dimanche…