Salon de beauté Donald Proulx

 

Donald Proulx - Salon de beauté Donald Proulx

Donald Proulx

 

Quand la tête va, tout va !

Salon de beauté Donald Proulx

 Par Gérard Therrien

L’homme, j’ai fait sa connaissance il y a au moins trente ans. Le premier contact date de l’époque où mon apparence était des plus importantes pour moi et que mes cheveux m’abandonnaient de façon, régulière. Il était déjà reconnu pour être celui à consulter dans l’Est de la métropole. Depuis que j’y pensais, il était bien temps de faire une entrevue avec Donald Proulx question à mon tour de lui jouer dans la tête. Un coup de fil à son bureau, nous jasons comme si nous nous étions vus la veille alors que notre dernière conversation remonte à près de trois ans. Il accepte ma demande de rencontre en me disant « D’accord ! Viens me rejoindre au salon, nous irons luncher… ».

 Au salon

J’entre dans son antre, une jolie palette de couleurs me saute aux yeux, trois truculentes personnes sont derrière le comptoir de la réception. On m’invite à passer à la salle d’attente, laquelle se situe en vitrine et se compose de quelques minuscules tables rondes où des gens sirotent un expresso. Le tout m’a l’air d’un bistro, j’ai l’impression de me retrouver sur la rue Daguerre dans le 14e arrondissement.

Après un court moment, je vois Donald Proulx qui s’avance entre les chaises où ont sont installées des clientes. Lui s’arrête à chacune d’elles et les salue à tour de rôle ; à l’une, il prend des nouvelles du mari, il s’enquiert auprès d’une autre de sa pièce de théâtre, ici, il soulève un épi de cheveux et en étudie la pigmentation, là il tâte entre ses doigts d’expert et complimente sur le dernier traitement, il examine la nouvelle teinte d’une autre, explique qu’avec la forme de son visage, une coupe, dont je n’ai pas saisi le nom, lui irait très bien…

Il n’a pas changé, il est resté aussi mince sans être délicat, regard vif, inquisiteur sous des sourcils en accent circonflexe, il a le cheveu rare, ce qui m’a toujours étonné pour un maître coiffeur. Démarche assurée, sourire sincère, l’homme paraît serein et en pleine forme, alors que j’apprendrai au cours de l’entrevue qu’il a récemment connu des problèmes de santé. Quelques instants plus tard, il me tend la main et me souhaite la bienvenue.

Âme d’entrepreneur, l’homme est un leader, une légende dans son domaine. Maître dans son art, il est celui qu’on imite depuis plus de trente ans. Âgé de 64 ans, il est issu d’une famille de neuf enfants, « Je suis celui du centre » se plaît-il à préciser. Il est fils de cultivateur. Son père Willie Proulx, personnage au dur caractère et Antoinette Trinque, mère à plein temps avec ce jeune bataillon à la maison. Donald Proulx est né le 13 novembre 1947 à Ste-Pie-de-Guire dans le comté de Yamaska.

 Le chemin qui mène à la coiffure

 À 14 ans, suite au conseil de Lise, sa sœur, laquelle était professeure à Montréal, il décide qu’il se fera coiffeur, « C’était une visionnaire ma sœur… » Ce n’est que deux ans plus tard qu’il mettra son plan à exécution : « À 16 ans, je suis parti pour Montréal afin d’aller étudier la coiffure au Art Institute Mary Hue. Dans ce temps-là, le cours coûtait 440 $. C’était de l’argent ! Mon père avait été bien malade, j’avais cinq sœurs derrière moi, les plus vieux étaient déjà déménagés à Montréal. Il me fallait trouver cette somme… »

C’est alors qu’il songe à M. Beauregard de St-Guillaume, lequel est éleveur de porcs. « Il y avait au bout de notre grange, un bâtiment qui pouvait convenir à mon affaire, je suis donc parti un beau matin et j’ai été rencontrer M. Beauregard. Je lui ai expliqué que je voulais faire de l’élevage de porcs pour lui. Après discussion et moult arguments de ma part, il m’a finalement dit qu’il fallait que mes parents signent parce que j’étais mineur. Ma mère a signé…

J’avais expliqué à ma mère le genre d’élevage que je comptais faire et que je conserverais 450$ pour mon cours et que le reste serait pour elle. Finalement, j’ai engraissé 150 cochons, deux fois. Il me donnait 2,50$ la tête plus la moulée pendant 5 mois. Tout allait bien jusqu’à ce qu’un jour s’installe la maladie. Pris de panique j’appelle M. Beauregard qui ne répond pas, il est injoignable…, j’ai perdu deux cochonnets.

Dans ce temps-là, je pesais 120 livres mouillés, M. Beauregard mesurait six pieds, je l’ai engueulé comme ça ne se peut pas. Je viens de perdre 5 $, lui ai-je dit, la prochaine fois, si tu ne viens pas… Là, il m’a coupé la parole et m’a répondu : tu ne sais pas comment les piquer. Je lui ai lancé comme argumentaire : donne-moi une aiguille et montre-moi comment…

C’est comme ça que, grâce à M. Beauregard, grâce aux cochons, grâce aux piqures, j’ai pu terminer mon travail, récolter mon argent et entreprendre ma carrière dans la coiffure. »

 

Salon de Beauté Donald Proulx

Salon de Beauté Donald Proulx

 

Quarante ans d’histoire

 Après son cours, il a passé sept ans à titre d’aide-coiffeur, pour enfin obtenir sa carte de compétence. Il œuvre dans différents salons de la région montréalaise. Lentement, il progresse dans son art, affine ses techniques de coupe et flaire les tendances en se disant qu’il pourrait même les influencées. Maturité et expérience tracent leurs sillons. Le jeune coiffeur rêve d’être à son compte, l’entrepreneur qui germe en lui prend de plus en plus de place, n’en pouvant plus : « J’avais 23 ans quand j’ai ouvert mon premier salon, »

Son aventure dans les affaires débute par la location d’un local de la rue Gauthier située dans ce coin de Montréal aujourd’hui appelé l’arrondissement du Plateau Mont-Royal. Il emploie trois coiffeurs. Cinq ans plus tard, il achète un édifice et agrandit son salon, à sa modeste équipe se greffe cinq autres personnes. « C’était assez grand que je pensais également rénover le haut et en faire des condos. Cela a pris 20 ans avant que n’arrive l’engouement pour le marché des condominiums à Montréal. J’étais un peu en avance, disons… »

Entretemps, il achète un autre salon à Rosemère, duquel il se départira un peu plus tard. Douze mois s’effacent du calendrier de sa vie. Il ouvre un deuxième établissement à Montréal, cette fois, c’est sur la rue Sherbrooke dans l’Est de l’île qu’il pose ses pénates. L’équipe de ce salon compte 12 employés. Il greffera à son affaire un salon d’esthétique. Deux ans passent, il vend son salon de la rue Gauthier.

C’est en 1983 qu’il agrandit son commerce de la rue Sherbrooke : « Je déménage dans le même édifice et je triple ma superficie. C’est à ce moment que j’invente la Journée-Beauté. J’étais le premier à Montréal à proposer un tel forfait. Radio-Canada m’accorde douze minutes de reportage à la fois sur mon salon et mes Journées-Beauté. Les affaires ont connu à ce moment-là des sommets inégalés. Lise Watier copiera mes Journées-Beauté deux ans plus tard. Aujourd’hui, ils sont nombreux à proposer la même chose. Son équipe d’alors comptait 23 employés. »

Pendant ces années de croissance continue, ses affaires l’occupent de plus en plus, une chose lui manque terriblement : « Je suis un gars de la campagne, moi ! En 1985, je m’achète une fermette à Verchères et je renoue avec mes racines, j’ai enfin trouvé mon équilibre entre la terre, le bitume et le béton. »

À la fin des années 80, il commercialise sa première franchise. Un an plus tard, il rachète et conserve l’installation pour en faire un salon corporatif. Il gardera cet emplacement pendant huit ans avant de le vendre. Entretemps, ce salon lui aura permis d’en faire un centre de formation continue, cela devenait en quelque sorte l’incubateur Donald Proulx, un cocon où il instruira ses jeunes coiffeurs, l’endroit lui offrira la possibilité de faire des dizaines d’essais marketing, de lancer de nouveaux produits et services et de sonder de nouveaux marchés. « La chose que j’ai réalisée avec cela, c’est que le salon de coiffure représente pour la femme son statut. Si c’est comme ça, je me suis dit : je vais mettre l’argent qu’il faut dans mon autre salon sur la rue Sherbrooke pour en faire ce que la femme au fond désire : un salon a son image. Cela a été la meilleure décision que j’ai prise ! Mais cela n’a pas été facile. On était en pleine récession. Je voulais acheter un édifice voisin de mon salon sur la rue Sherbrooke afin de réaliser pleinement mon ambition. Les banquiers me voyaient comme un poseur de bigoudis, pour eux je n’étais qu’un moins que rien. Quand t’étais dans les services, à leurs yeux, tu ne valais pas grand-chose, pourtant les nouvelles de ce temps-là nous apprenaient que certaines banques finançaient des clubs de danseuses ! Vraiment… »

Au cours de cette période, il participe à la fondation de l’association des coiffeurs et coiffeuses du Québec : Coiffure Québec. Il est aussi sollicité par le ministère de l’Éducation du Québec, division de la formation professionnelle, pour intervenir à titre de membre du comité consultatif qui aura pour objectif de redéfinir les standards dans l’industrie de la coiffure. Il siègera au conseil d’administration de Coiffeur Québec. Quelques années plus tard, il sera élu vice-président de cette même organisation où il occupe toujours la fonction.

Lui et son équipe présentent au cours de toutes ces années de nombreux spectacles mode-coiffure et cela à travers le Québec. Ce qui a largement contribué à faire grandir sa notoriété et à asseoir sa réputation à titre d’institution à Montréal. « Aujourd’hui, je laisse mon équipe (35 employés) faire des spectacles de coiffure, je les conseille, je les guide.»

 Petits malheurs, quelques misères

Si l’homme possède un agenda chargé, il parvient toujours à trouver des moments pour s’échapper à la campagne : « J’ai toujours ma fermette, j’ai réussi après quelque temps à obtenir ma carte d’agriculteur. J’ai élevé des chevaux, j’ai eu des agneaux, des chèvres, des cochons, des vaches et même 80 poules à un certain moment. Je possédais également un immense jardin que j’entretenais moi-même. Je ne sais pas comment je faisais avec deux salons, mes spectacles de coiffure, je travaillais bien au-delà de 55 heures par semaine et je m’occupais de tout ça ? »

La vie, les roses, les affaires, la ferme, tout va pour le mieux, sauf pour quelques nuages venus obstruer son firmament étoilé. L’entrepreneur en est sorti plus fort, voici ce qu’il en a dit :

« En 2000, une hernie cervicale me tient sur le dos pendant un an.

En 2002, rentrant d’une excursion en bateau, je manque le pied et je me retrouve pris dans dix pieds d’eau entre le quai et le bateau. Au cours de cette chute, je me brise les dents et je me fracture la mâchoire à plusieurs endroits. Quatre chirurgies plus tard, en fait cela m’a coûté le prix d’une voiture, on m’a tout refait. Je m’étais dit : chauve, sans cheveux, je peux vivre avec ça, mais chauve et avec des dentiers dans un verre d’eau, non monsieur, pas question de vivre comme ça…

En 2012, je me retrouve à l’hôpital, j’ai des problèmes cardiaques, on me diagnostique trois artères de bouchées… Après une intervention chirurgicale à l’Institut de cardiologie de Montréal, me voilà rétabli, j’ai repris le travail, il y a quelques mois… »

 Suite et fin

Si la vie a retrouvé son cours, plus rien n’est pareil, il coiffe toujours un jour ou deux par semaine pour tenir la forme, par contre ses activités professionnelles ont été réduites en nombre comme s’il était près de se retirer. À cette question de retraite, voici ce qu’il a répondu : « Aucun de mes enfants n’est dans la coiffure, ma relève ce sont mes employés, je les accompagne depuis longtemps, quand le temps sera venu, je serai prêt. J’ai parmi mes collaborateurs des talents extraordinaires. »

Je lui ai demandé s’il était déçu par l’absence de ses enfants pour reprendre la suite de ses affaires, voici ce qu’il m’a dit : « Quand tu travailles avec 35 jeunes, même si ne sont pas tes enfants, souvent tu tiens le rôle de père. Tu consoles lors de leurs peines d’amour, tu conseilles quant aux problèmes de drogue ou de la tragédie causée par le suicide d’un ami. Tu réconfortes comme un père, quoi ! » J’ai cru saisir entre les lignes de ses dires que du côté relève tout semblait réglé.

J’ai clos notre rencontre sur cette question : pour plus tard, comment vois-tu la vie ? Ses gestes se sont arrêtés quelques secondes, il m’a regardé dans les yeux, alors qu’un sourire moqueur se traçait sur ses lèvres et que ses sourcils se faisaient circonflexes il m’a répondu, comme s’il tenait absolument à avoir le mot de la fin : « Plus tard, dis-tu, plus tard quand tu es dans la soixantaine c’est tout de suite. Je sais maintenant que l’on n’est ni invincible ni éternel !°»

 

Crédits photos : Éric Gagné